IA et musique électronique : l'underground a-t-il vraiment quelque chose à craindre ?
Il est trois heures du matin dans une cave voûtée. Le kick sature un peu trop, la 303 part dans une direction que personne n'avait prévue, et le...
Il est trois heures du matin dans une cave voûtée. Le kick sature un peu trop, la 303 part dans une direction que personne n'avait prévue, et le DJ, au lieu de corriger, pousse le filtre encore plus loin. La salle hurle. Aucun modèle d'intelligence artificielle n'aurait produit ce moment, parce qu'il repose précisément sur une erreur.
On entend partout que l'IA va noyer la musique électronique. Sur une partie du paysage, c'est déjà fait. Sur la scène qui nous intéresse ici, c'est beaucoup moins sûr.
Les chiffres donnent le vertige. Deezer, qui détecte les morceaux générés par IA depuis début 2025, en recevait environ 90 000 par jour en juin 2026, soit plus de la moitié des nouveautés livrées aux heures de pointe. Une bonne partie de ce flot ressemble à de la musique électronique : deep house sans aspérités, lo-fi pour réviser, ambient "pour dormir".
Ce n'est pas une surprise. Ces genres ont des structures répétitives, peu de voix, des codes très lisibles. Exactement ce qu'un modèle reproduit le mieux. La journaliste américaine Liz Pelly a d'ailleurs documenté dans son livre "Mood Machine" comment certaines playlists d'ambiance du streaming étaient déjà remplies, bien avant l'IA générative, de titres commandés à des producteurs anonymes. La machine ne fait qu'industrialiser une logique qui existait.
Un modèle génératif apprend une moyenne. Il produit ce qui ressemble le plus à ce qu'il a déjà entendu. Résultat : un groove correct, des montées attendues, un mix propre. Tout ce que l'underground a toujours fui.
La scène vit d'autre chose :
Un générateur ne prend pas de risque. Il n'a rien à perdre, donc rien à défendre.
Il serait hypocrite de faire comme si personne n'y touchait. Beaucoup de producteurs utilisent l'IA comme un outil parmi d'autres : séparer les pistes d'un vieux disque funk pour en tirer un edit, générer une texture qu'on va ensuite triturer pendant des heures, dégrossir un mastering avant de l'envoyer à un ingé son. Holly Herndon a montré dès 2019 avec l'album "PROTO" qu'on pouvait intégrer une IA dans un projet profondément personnel.
La frontière n'est pas entre ceux qui utilisent l'IA et ceux qui la refusent. Elle passe entre ceux qui s'en servent pour dire quelque chose et ceux qui l'utilisent pour remplir des catalogues.
Il y a un endroit où l'IA a parfaitement sa place, et ce n'est pas le club. C'est la musique qu'on n'écoute pas vraiment : le fond sonore d'un hall d'hôtel, d'un brunch du dimanche, d'une boutique de prêt-à-porter. Personne n'entre dans un restaurant pour sa bande-son. Pour ces lieux, des services de musique d'ambiance pour hôtels et restaurants comme Plai combinent un catalogue libre de droits et des outils de programmation assistés par IA, avec des programmateurs humains pour garder une cohérence. C'est un métier à part entière, et il n'a jamais été celui de l'underground.
C'est d'ailleurs le même découplage qu'on observe un peu partout. L'IA prend en charge ce qui est répétitif et nourri de données, qu'il s'agisse de programmer douze heures de musique de fond ou de publier chaque matin des analyses de matchs sur un site de pronostics sportifs. Elle fait baisser les coûts de production et permet à de petites équipes de lancer des services qui auraient demandé des moyens énormes il y a dix ans. Le goût, le risque et la scène restent, eux, des affaires humaines.
Plutôt que de paniquer, l'underground a quelques cartes en main.
L'IA va continuer à remplir les playlists d'ambiance, et c'est sans doute tant mieux pour ceux qui en ont besoin. Mais elle ne descendra jamais à trois heures du matin dans une cave pour voir ce qui se passe quand on pousse le filtre trop loin. Ça, c'est notre boulot.